La République islamique est vouée à disparaître, car elle est fondamentalement incompatible avec le peuple iranien . Entretien avec Armand Shahbazi.
Helmut N. Gabel : Les manifestations en Iran, qui se sont transformées en troubles révolutionnaires et ont été réprimées de manière sanglante par les forces répressives des Pasdaran, avec l’aide de mercenaires irakiens et afghans, durent depuis plus de 17 jours. Quelle est votre évaluation des événements qui se sont déroulés ces derniers jours en Iran ?
Armand Shahbazi : Le peuple iranien a montré au monde entier une force et une détermination telles qu’elles auraient suffi à renverser n’importe quel gouvernement normalement constitué. Le problème fondamental est que le régime iranien n’est pas un régime « normal ». Il s’agit d’un système idéologique, terroriste et mafieux, dont le pouvoir s’est enraciné depuis plusieurs décennies dans l’ensemble des institutions du pays, de manière sournoise et profondément perverse.
Par conséquent, un tel régime ne peut pas être renversé par un simple soulèvement populaire et des slogans, aussi massif et courageux soit-il. C’est une réalité difficile à accepter.
Nous avons pourtant été témoins d’un soulèvement populaire ayant atteint un niveau de mobilisation exceptionnel : plus de 180 villes touchées, une quasi-totalité du réseau urbain investie par la population, une contestation généralisée et persistante. Et malgré cela, le régime n’est pas tombé.
La République islamique a plongé le pays dans un black-out total, coupant Internet, malgré les conséquences économiques désastreuses d’une telle décision pour une économie déjà exsangue. Ce choix démontre clairement que ce régime est prêt à payer n’importe quel prix pour se maintenir au pouvoir.
L’expérience syrienne nous donne d’ailleurs une indication très claire de jusqu’où la République islamique est capable d’aller. Pour soutenir l’un de ses alliés stratégiques, elle a démontré que le nombre de morts était pour elle insignifiant afin de maintenir Bachar el-Assad au pouvoir.
En contribuant à créer un chaos d’une ampleur extrême, ce soutien a participé à une guerre ayant causé la mort de plus de 700 000 Syriens. Cet exemple illustre sans ambiguïté la brutalité et le cynisme du régime, ainsi que sa disposition à sacrifier des populations entières pour préserver ses intérêts et sa survie politique.
Cela étant dit, la contestation est loin d’être terminée, contrairement à ce que tentent de faire croire les partisans du régime. La République islamique est vouée à disparaître, car elle est fondamentalement incompatible avec le peuple iranien.
La véritable question n’est donc pas de savoir si ce système disparaîtra, mais comment un tel système peut être défait.
Tourner définitivement la page de ce régime
H.N.G. : Ni Israël ni les États-Unis n’ont adressé plus que des mots de solidarité et d’encouragement au peuple iranien. En Europe, on n’est toujours pas décidé à inscrire le CGRI sur la liste des organisations terroristes. À votre avis, qu’est-ce qui pourrait aider le peuple iranien à l’heure actuelle ?
A. S.: Aussi déterminé et courageux soit-il, un peuple désarmé ne peut, à lui seul, renverser un régime aussi structuré, idéologisé et répressif que celui de la République islamique d’Iran. Dans ce contexte, les espoirs du peuple iranien ne peuvent que se tourner vers un facteur extérieur capable de modifier le rapport de force.
L’Histoire montre que ce type de régime ne tombe généralement pas sans intervention externe. L’exemple de l’Europe sous l’occupation nazie illustre bien cette réalité : malgré une résistance courageuse, la libération n’a été possible qu’avec l’intervention décisive de forces étrangères. Un régime totalitaire, solidement armé et prêt à aller jusqu’à l’autodestruction, ne peut être défait uniquement de l’intérieur.
Aujourd’hui, le peuple iranien place donc ses espoirs dans une action extérieure qui viendrait rééquilibrer ce rapport de force et lui permettre d’achever le processus de renversement du régime. Il est important de souligner que les États-Unis et Israël semblent déterminés à œuvrer à la recomposition d’un nouveau Moyen-Orient dans lequel la République islamique n’aurait plus sa place.
Cependant, une telle perspective exige une préparation militaire et politique extrêmement complexe. Un régime idéologique et suicidaire comme celui de Téhéran a la capacité de plonger la région — voire le monde — dans un chaos majeur s’il se sent acculé.
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la phase actuelle de préparation militaire américaine, combinée à une stratégie visant à affaiblir l’appareil répressif du régime iranien, afin de gagner du temps et de créer les conditions nécessaires à une action plus large.
Il convient également de noter les déclarations du chef du pouvoir judiciaire iranien, Mohsen Ejei, qui a exprimé son empressement à relancer des campagnes d’exécutions en affirmant qu’il ne fallait pas « attendre trois mois ». Cette référence au délai révèle les difficultés du régime à se coordonner et à s’accorder sur les mécanismes de répression à employer face à la contestation.
Dans le même temps, la présence et la logistique militaires américaines au Moyen-Orient atteignent un niveau inédit. Toutefois, le décalage demeure entre la temporalité militaire et celle de l’opinion publique. Le peuple iranien aspire à un renversement immédiat du régime, alors que la logique militaire obéit à des impératifs différents.
Une stratégie militaire efficace nécessite du temps, du silence pour l’effet de surprise et une guerre psychologique soigneusement orchestrée.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que le compte à rebours de la République islamique a commencé. Reste désormais à voir par quels moyens et selon quel calendrier les États-Unis et Israël choisiront d’opérer pour tourner définitivement la page de ce régime.
La République islamique est vouée à disparaître
H.N.G. : Si le régime venait enfin à être renversé, comment, selon vous, pourrions-nous envisager une transition vers un État souverain et stable sans Velayat-e faqih ?
A.S. : L’Iran est une société d’une pluralité exceptionnelle, sans équivalent dans le monde, par la diversité de ses ethnies, de ses religions, de ses sensibilités politiques et de ses courants idéologiques. Dans un tel contexte, aucun parti, quelle que soit sa légitimité ou son poids, ne peut prétendre à lui seul gérer une période de transition aussi complexe et délicate.
Une telle transition ne peut reposer sur l’autorité exclusive d’un acteur unique. C’est précisément pour cette raison qu’elle ne doit pas être confiée à un parti, mais à une coalition large, fondée sur un front commun.
C’est dans cet esprit qu’est né le Front Iranien. Il ne s’agit pas d’un parti politique, mais d’un front de rassemblement, conçu pour répondre à l’urgence historique à laquelle fait face l’Iran.
Notre exigence immédiate est claire : unir toutes celles et ceux qui partagent un objectif commun, le renversement du régime actuel. Il s’agit de dépasser la République islamique et d’anticiper une période de transition qui sera nécessairement longue, difficile et sensible. Le rôle du Front Iranien est précisément de préparer cette phase critique afin qu’elle ne bascule ni dans le chaos ni dans la fragmentation, mais qu’elle ouvre la voie à un avenir librement choisi par le peuple iranien.
Le Front Iranien est volontairement apolitique et non idéologique. Il ne défend ni modèle de gouvernance prédéfini ni projet partisan. Sa vocation est d’unir les forces politiques, sociales et ethniques de l’opposition autour d’un cadre de dialogue commun. Ce dialogue repose sur un manifeste en 17 articles, élaboré pour fédérer des courants très divers autour de principes partagés, dans un objectif unique : organiser la transition et rendre possible une coopération durable malgré nos différences.
Notre action s’appuie sur une charte, déjà signée par de nombreux groupes politiques et ethniques. Cette charte prévoit la mise en place d’un gouvernement provisoire, représentatif de toute la diversité de l’opposition iranienne et placé sous l’observation des instances internationales. Ce gouvernement provisoire aura pour mission principale d’organiser une assemblée constituante, elle-même représentative de l’ensemble des courants politiques, sociaux, ethniques et culturels du pays.
La transition ne pourra réussir que si toutes les composantes de la société iranienne sont à la fois représentées et unies autour de principes communs. C’est précisément cette garantie que le Front Iranien s’engage à porter.
C’est précisément l’objectif du Front Iranien. Nous sommes convaincus qu’il n’existe aucune autre issue pour l’Iran que le rassemblement de l’ensemble de ses courants politiques. L’Iran est un grand pays, riche de sa diversité d’opinions, de sensibilités et d’identités. Pour construire son avenir, il est indispensable que toutes ces voix soient entendues et représentées.
Si nous voulons bâtir un Iran démocratique et souverain, nous n’avons pas d’autre choix que de nous unir malgré nos différences, dans le cadre d’une période de transition où chaque courant — qu’il s’agisse de la gauche libérale, des républicains, des fédéralistes ou des monarchistes constitutionnalistes, ou des représentants des minorités ethniques et religieuses auront leur place et leur légitimité.
Le Front Iranien se prépare à cette période de transition depuis de nombreuses années. Le rassemblement est au cœur même de son ADN et de son action. Nous avons constamment œuvré à créer des ponts entre des sensibilités parfois éloignées, convaincus que seule une approche inclusive peut garantir une transition stable et démocratique.
Cette volonté s’est concrétisée de manière exemplaire en 2023, lorsque le Front Iranien a été le seul mouvement à réussir à rassembler des Iraniens de tous horizons, en appelant l’ensemble des courants à manifester ensemble dans plus d’une dizaine de villes à travers le monde, sous le drapeau de l’unité et de la démocratie.
Par ailleurs, le Front Iranien a établi des liens profonds et durables avec les forces d’opposition à l’intérieur du pays, ainsi qu’avec des groupes issus des minorités ethniques et religieuses. Ce travail de fond vise à construire un socle solide d’union nationale, capable d’organiser une transition respectueuse de tous, fondée sur la stabilité démocratique, le pluralisme et le respect mutuel.
Dans ce cadre, le Iran front est pleinement prêts à assumer ses responsabilités et à participer activement à toute dynamique de transition allant dans ce sens.
©Helmut N. Gabel, mehriran.de, 21.01.2026



